Tout d’abord, quelle a été ma surprise de découvrir que « Empathie » est un mot récent. J’ai eu beau chercher, pas de vieille racine grecque ou latine à frotter pour en tirer une étincelle. Il a été forgé (on reconnaît les mots du métallurgiste) sur l’allemand Einfühlung, puis adapté en anglais par le psychologue Edward Titchener, sur le grec em- (dans) et pathos (sentiment). Ce fut d’abord une déception, je ne pouvais pas faire une introduction du type de celle de « Cause » en jouant sur les mots… puis j’ai compris que Einfühlung disait précisément la chose : se sentir dedans, se « couler » dans une forme pour la comprendre de l’intérieur. Le sens du mot était en fait de se projeter dans une forme avant de se projeter dans un autre. Et là, un souvenir plus que cinquantenaire m’est revenu.

Un moule de sable, à quinze ans

C’était en cours de fonderie, au LTE d’Armentières, l’ancienne ENP, École Nationale Professionnelle. J’avais quinze ans et, à cet âge, presque aucune notion technique et pas encore d’iPhone. Devant nous, un moule de sable et à l’intérieur, une forme que personne ne voyait. Et pourtant, l’exercice consistait à imaginer la pièce qui en sortirait, à la deviner alors que nous n’avions presque rien pour cela.

Pour y parvenir, il fallait faire une chose que je n’ai vraiment nommée que bien plus tard : se mettre à la place de l’aluminium liquide. Suivre en pensée le métal en fusion, entrer avec lui par le trou de coulée, se répandre dans les creux, gagner les recoins, épouser chaque forme du sable, sentir où il risquait d’en manquer, ou de solidifier trop tôt. De tout ce que nous connaissions de la vie, le seul point de contact avec ce monde fermé, c’était ce trou de coulée, et ce métal en fusion qui s’y engouffrait.

J’avais fait le moule moi-même. En l’ouvrant, j’espérais retrouver la pièce que j’avais prévue. Mais la chose qui en sortait n’était pas toujours celle que j’attendais. C’est peut-être là ma première leçon d’empathie. On a beau se couler dans la forme de l’autre, on a beau l’imaginer, l’anticiper, allons-y, l’espérer, ce qu’on découvre en ouvrant le moule n’est presque jamais tout à fait ce qu’on avait prévu. Se mettre à la place de quelqu’un, ce n’est pas le deviner à coup sûr : c’est accepter d’être surpris par lui en bien comme en « moins bien ».

Se mettre à la place des parties

En expertise, l’empathie rejoint sa définition courante. Pour comprendre une situation, il faut très souvent se mettre à la place d’une partie, ou plutôt des parties. Analyser leurs motivations, comprendre leurs freins, mesurer leurs difficultés. Et comprendre aussi ce que chacune cherche à cacher, parfois pour tenter de contrôler l’expertise, et in fine la décision du juge si l’affaire va au fond. Se couler brièvement dans la position de l’autre, ce n’est pas l’approuver, ce n’est pas faire preuve de parti pris : c’est seulement voir ce qu’il voit, pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé.

Là où la victime n’est plus là

En expertise pénale, c’est tout autre chose. La victime a vécu son accident, et souvent, dans mes dossiers, elle n’est plus là pour le raconter. Elle a vécu les instants qui l’ont précédé, ceux qui, de façon presque irrémédiable, ont conduit au drame.

Comprendre, c’est alors reconstituer ces instants en se mettant à sa place, et à celle des autres. Ce travail froid éclaire les circonstances, éclaire les moments et aussi les responsabilités de chacun. C’est ce que la justice attend de l’expert : qu’il l’éclaire.

Grandir ensemble

Pendant quatre années, j’ai présidé une compagnie d’experts, et l’empathie y était une nécessité de chaque jour. On m’appelait à presque n’importe quelle heure, le matin comme le soir, en semaine comme le week-end, pour poser une question, pour comprendre comment faire, pour savoir jusqu’où il ne faut jamais aller. Il m’arrivait souvent de ne pas connaître personnellement l’expert qui me parlait. Mes réponses n’avaient donc rien de la sympathie, et rien non plus de la compassion. Elles n’étaient que cela : me mettre à la place de l’expert pour l’aider à trouver la sienne.

Les questions font toujours avancer la connaissance, plus encore que le savoir. Grandir ensemble par les échanges fut mon mantra durant ces quatre années à la tête de cette belle compagnie.

Je sais que certains attendent une fin plus personnelle, qui aille au-delà de l’expertise et des experts. La voici.

Je crois avoir, dans ma vie, fait preuve de beaucoup d’empathie. De cette empathie gratuite qui ne cherche aucun paradis futur, qui n’est pas « un emprunt à long terme pour s’assurer un bonheur éternel ». Je le fais naturellement, sans y penser.

Je constate pourtant que la société en général, et aussi quelques autres, deviennent de plus en plus égocentriques, narcissiques. Je n’ai rien en retour, et j’ai fini par ne plus rien attendre en retour.

Et pourtant, je continue… Encore… Mais jusqu’où, ou plutôt jusqu’à quand ?

Peut-être Simone Weil m’a-t-elle déjà répondu : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »

Facebook
Twitter
LinkedIn

Articles récents