Au milieu des années quatre-vingt, on m’a confié pour mon troisième cycle un sujet qui m’a marqué : la détermination de l’énergie d’activation dans la relaxation des fils d’armatures de précontrainte. Dans l’acier, la relaxation est calculable et prévisible, et peut mettre en péril des barrages hydrauliques ou des ponts. Mais chez les hommes et dans nos missions d’expertise, c’est l’inverse : la relaxation est nécessaire.
Se relâcher soi-même
Comme les fils d’armature de précontrainte, nous vivons souvent sous tension extrême. Contrairement à l’acier, qui relâche sa tension doucement, nous ne pouvons pas tenir indéfiniment sans lâcher prise. Si nous ne relâchons pas, nous risquons le burn-out, l’épuisement causé par une tension prolongée. Se relâcher n’est ni un luxe ni une faiblesse, c’est essentiel pour éviter la rupture. Savoir baisser sa tension à temps, c’est se préserver.
Faire retomber la pression en expertise
Dans une réunion d’expertise, la tension monte vite, elle monte de plus en plus vite ces derniers temps. Elle ne monte pas qu’en réunion, elle monte aussi dans les dires et les notes que s’échangent les avocats avec l’expert, où le ton se durcit d’un courrier à l’autre.
Or le conflit ne règle rien. Il ne fait qu’exacerber les tensions, jusqu’à ce que plus personne n’entende l’autre, l’écoute disparaît, il ne reste que des monologues…
Dans ces moments, le rôle de l’expert n’est pas d’ajouter de la contrainte, mais d’en retirer : calmer les échanges directs, apaiser le ton d’un dire par une réponse rationnelle, ramener chacun aux faits et rien qu’aux faits. Contrairement aux fils d’armature de précontrainte, relâcher la tension, ici, va dans le bon sens. C’est même souvent la condition pour que la cause finisse par apparaître.
Voilà le paradoxe de ce mot que j’ai étudié dans ma vingtaine. Dans l’acier d’un pont ou d’un barrage hydraulique, il faut retenir, conserver, assurer une tension minimale, car elle contribue à la pérennité de l’ouvrage, alors que chez les hommes, il faut au contraire savoir la relâcher, car retenue trop longtemps, elle finit par tout rompre.
« Ce qui n’a pas de repos par intervalles ne saurait durer. »
Ovide



