J’ai une méthode que personne ne m’a enseignée et que je ne conseille à personne sauf à ceux qui liront cet article… et aussi à beaucoup d’autres qui m’ont demandé comment rédiger un rapport d’expertise utile …

Avant de finaliser un rapport, j’imagine Alex, mon fils de 17 ans, en train de le lire (pour une fois, il n’est pas sur TikTok). Il n’est pas juriste, pas ingénieur, pas un de mes confrère. Mon fils, 17 ans, intelligent, curieux, et qui n’a strictement aucune raison de savoir ce qu’est une ZAC, une structure austénitique ou une corrosion galvanique.

Si une phrase lui résistait, cette phrase n’est pas finie …

Ce n’est pas de la simplification. Ce n’est pas trahir la technique que de la rendre lisible, c’est lui rendre service.

Notre langue à nous, c’est celle des faits techniques avec des mots précis, nécessaires, irremplaçables … et parfaitement opaques pour celui qui ne les a pas appris. Or le juge qui nous missionne ne les a pas appris, pas plus que l’avocat et souvent les parties. Rien de plus normal, ce n’est pas leur métier et c’est précisément la raison pour laquelle on a besoin d’experts.

Notre objectif, c’est d’aller chercher la vérité technique là où elle se cache et d’éclairer leur monde, sous une forme qu’ils peuvent saisir, peser, et qu’il leur permettra finalement de juger.

Notre rapport n’est pas un exposé scientifique, c’est une traduction.

Il y a longtemps, dans une affaire douloureuse, un homicide … la casse d’un support métallique ; j’avais démontré l’origine et le sens de la rupture, et j’avais expliqué, avec ce qui me semblait être une clarté suffisante, que la loi de Newton n’était tout simplement pas respectée si l’on retenait l’explication avancée par l’un des intervenants.

La juge m’a regardé et m’a dit : “Je ne comprends pas ce que vous me dites.”

La juge ne m’a pas dit “je ne suis pas d’accord” ni “expliquez-moi davantage” mais je ne comprends pas ce que vous me dites.

J’ai relu mon rapport ce soir-là. Il était juste et rigoureux mais surtout illisible.

Et, depuis ce jour, j’écris autrement.

Umberto Eco a intitulé son livre sur la traduction Dire presque la même chose. Ce “presque” dit tout. La perfection n’est pas de ce monde, ni en linguistique, ni en expertise. Ce qu’on doit viser, c’est que l’essentiel traverse jusqu’au juge, jusqu’à l’avocat, jusqu’aux parties et, si possible, jusqu’à un garçon de 17 ans qui n’a absolument rien demandé.

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