Mardi dernier, à Lille, j’ai assisté à une représentation de Thierry Lhermitte. Plus d’une heure durant, il a fait vivre, démonté, recomposé un mot que je croyais connaître : rencontre.
Et pourtant.
Il y a un mot qu’il faut bien distinguer de « rencontre « , c’est croisement. On croise des dizaines de personnes chaque semaine : dans les réunions d’expertise, dans les colloques, au CNCEJ, autour d’un café. On échange un mot, une carte de visite, parfois une blague. Puis chacun reprend sa route. C’est nécessaire, mais ce n’est pas la rencontre.
La vraie rencontre, elle, vous change comme l’a dit le membre du Splendide, elle vous décentre, elle fait naître en vous un désir que vous n’aviez pas. Elle vous ouvre à une part de vous-même que vous ignoriez. À la fin, vous n’êtes plus tout à fait le même — et c’est précisément à cela qu’on la reconnaît.
En 2006, j’ai été inscrit sur la liste de la Cour d’appel de Douai. J’ai prêté serment, signé mes premieres convocations, mes premiers rapports d’expertise, rejoint la CECAD. A cette époque je l’avais croisée.
Il aura fallu près de vingt ans, et surtout ces quatre années passées à sa présidence, pour que je la rencontre vraiment.
Quatre ans à provoquer des rencontres
Avec le recul, je crois que tout ce que nous avons entrepris ces quatre dernières années, le bureau et moi, avait au fond un même objectif : multiplier les occasions de vraies rencontres. Pas de croisements mais des rencontres.
Dès juillet 2022, nous avons commencé par l’évidence : sa faire connaitre voire se reconnaître : un nouveau logo, un nouveau site internet. Ce ne sont que des façades extérieures, certes, mais elles sont nécessaires : elles disaient à l’extérieur, et d’abord à nous-mêmes, que la compagnie était vivante, moderne.
Puis nous avons voulu rassembler ; nos colloques réunissent désormais chacun plus de 250 personnes, dans des lieux qui disent quelque chose de notre exigence : Centrale Lille, la Faculté de droit de l’Université Catholique de Lille, Sciences Po Lille. Nous y avons accueilli des intervenants de premier plan, des voix nationales, qui ont accepté de venir s’adresser à nos experts et aux avocats. Ce sont des rencontres-là dont je suis particulièrement fier : sortir de l’entre-soi, élever le niveau, donner à chacun l’envie d’apprendre. Monter ce type d’évènement est tout sauf facile à organiser, il n’y a pas trop d’un an pour préparer le suivant.
Nous avons également créé un forum annuel en novembre de chaque année qui réunit dans une même salle experts, avocats, forces de l’ordre et magistrats. Quatre mondes qui, sans ce rendez-vous, se croisent sans vraiment se rencontrer. Ce forum est devenu, je crois, l’un de nos rendez-vous attendus. Il est le lieu ou chaque expert peut poser une question dont la réponse sera utile à l’ensemble de ses confrères.
Nous avons aussi institué des échanges réguliers avec le premier président, les président de tribunaux judiciaires, des tribunaux de commerce et les procureurs, parce que rien ne remplace la confiance qui naît du dialogue suivi. Ce qui se construit, à voix basse, autour d’un échange téléphonique ou d’une table de travail, vaut souvent davantage que les discours.
Nous avons lancé — et c’est encore fragile, je l’avoue — une démarche de parrainage entre experts chevronnés et jeunes experts (j’ai osé appelé cela Tind’Expert). Une rencontre entre générations. Un passage de témoin. Beaucoup reste à faire, mais le mouvement est amorcé.
Nous avons pris l’engagement de répondre sous 24 heures aux questions posées sur le forum interne du site de la CECAD. Une promesse simple, mais qui dit beaucoup : la compagnie est là, présente, joignable.
Et nous avons ouvert un nouveau champ : les visites de sites industriels et les échanges avec leurs équipes. C’est un début. Mais c’est, à mon sens, un chantier passionnant — faire entrer l’expertise dans le réel industriel, et le réel industriel au cœur de notre réflexion dans des moments qui sortent du temps de l’expertise.
Beaucoup d’autres idées sont dans les cartons. Elles attendent d’être prises, transformées, parfois recommencées. À celui ou celle qui me succédera : tout cela vous appartient désormais.
Ce que j’ai reçu
Je ne compte bien sur plus les heures. Les appels passés sur un trajet, entre deux expertises. Les rendez-vous avec les présidents, les conversations, parfois tard le soir ou tot le matin, avec un confrère perdu sur une mission compliquée. Les désaccords aussi — et heureusement, car sans eux rien ne se construit.
J’ai beaucoup donné. C’est vrai. Mais ce que j’ai reçu est sans commune mesure.
J’ai reçu la confiance de magistrats qui prennent le temps. J’ai reçu la fraternité d’experts — qu’ils soient de la CECAD ou non, peu importe — qui partagent leur métier, leurs doutes, leurs trouvailles. J’ai reçu cette chose rare entre toutes : la conviction qu’on construit ensemble quelque chose qui nous dépasse, même quand on ne le voit pas immédiatement.
Et j’ai changé. C’est là, je crois, la preuve qu’il y a bien eu rencontre.
Je regarde aujourd’hui notre profession autrement. J’écoute différemment. Je sais que derrière chaque dossier, chaque rapport, il y a un confrère, des avocats, des parties voire des laboratoires d’analyse. Je sais que la technique seule ne fait pas tout, et que l’expertise, au sens noble du terme, est d’abord une affaire d’hommes et de femmes qui se rencontrent vraiment.
Thierry Lhermitte le disait avec des mots qui m’ont marqués : « Il n’est jamais trop tard pour s’ouvrir à la vraie vie, à la force de ces rencontres capables de décentrer, de relancer la trajectoire de notre existence. » On peut se croiser des années avant de se rencontrer. Il suffit, un jour, de tomber le masque.
À toutes celles et à tous ceux qui ont croisé ma route à la CECAD ces quatre dernières années, et qui sont devenus, sans toujours le savoir, des rencontres : merci. Vous m’avez changé.
À mon bureau, à l’ensemble de mes collègues du conseil d’administration, à nos partenaires magistrats, avocats, universitaires, industriels : ce bilan est autant le vôtre que le mien.
La CECAD n’est rien sans celles et ceux qui la font.
Au moment de passer la main, une phrase, déjà ancienne et toujours juste, résume tout :
« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » — Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince





