L’idée de cet article n’est pas de moi. Elle est du Dr Anouk BECKER, l’orthodontiste de mes fils.
Entre deux rendez-vous, nous parlions des articles que je publie régulièrement, à raison (eh oui, déjà…) d’un mot par article. En souriant, elle m’a demandé : « Et ‘Raison’, y avez-vous déjà pensé ? »
Sur le moment, j’ai dit que non, un peu surpris et aussi déçu de ne pas avoir « encore » traité ce mot. Nous avons commencé à aligner la multitude de significations : avoir raison, une raison, se faire une raison, perdre la raison… À chaque nouvelle signification, on croyait avoir fait le tour, et l’un de nous en sortait une nouvelle.
En rentrant chez moi, j’ai voulu les compter pour de bon. Et je me suis aperçu que « raison » était un piège, mais un piège d’un genre unique.
« Verre » est un piège pour l’oreille : le même son sert pour le verre à vin, le ver de terre, le vers du poème, la couleur verte, et même le vair de la pantoufle de Cendrillon (et non la pantoufle en verre, comme la plupart d’entre nous l’imaginent). Cinq mots, un seul son. Record de France.
« Raison », c’est le piège inverse : une seule orthographe, un seul son, mais des sens à profusion qui changent selon la place du mot dans la phrase.
Avec le Dr BECKER, puis seul devant mon écran, j’en ai recensé 17, dont voici la liste :
- La raison, la faculté de penser et de juger. « L’homme est doué de raison. »
- Avoir raison, être dans le vrai.
- Donner raison, reconnaître que l’autre est dans le vrai.
- Avoir raison de quelqu’un, en venir à bout, le vaincre. « La fatigue a eu raison de lui. »
- Une raison, une cause, un motif. « Pour quelle raison ? »
- Se faire une raison, se résigner.
- Entendre raison, revenir au bon sens.
- Perdre la raison, devenir fou.
- L’âge de raison, l’âge où l’on devient responsable (cela dépend des individus !!!).
- Raison d’être, ce qui justifie une existence.
- Raison d’État, l’intérêt supérieur qui passe quelquefois avant le droit.
- Raison sociale, le nom légal d’une entreprise.
- À raison de, au taux de, ou en raison de, à cause de. « à raison de 50 €/heure », « en raison du mauvais temps ».
- Plus que de raison, au-delà de la mesure. « Il a bu plus que de raison. »
- Mariage de raison, une union décidée par calcul et non par amour.
- La raison d’une suite, en mathématiques.
- Demander ou rendre raison d’un affront, en exiger réparation, autrefois cela se traitait par le duel.
Alors, un même mot à chaque fois… Imaginez l’étranger à qui l’on demande de comprendre et d’employer ce même mot dans ses dix-sept sens, au bas mot.
Donnez-lui seulement cinq de ces sens, dites-lui que c’est la place du mot dans la phrase qui décide de sa signification, et en quelques secondes vous en dégoûtez plus d’un de maîtriser le français, quelle que soit sa langue maternelle.
La raison est née d’un calcul
En cherchant, j’ai appris que « raison » vient du latin ratio, et ratio n’a rien de commun avec « penser ». Ça veut dire compter, faire un calcul, un compte, une proportion.
La raison est donc née d’une réflexion mathématique. Raisonner, à l’origine, c’était faire ses comptes. Ce qui donne tout son sens au « à raison de tant » de ma note d’honoraires : ce n’est pas un sens bizarre venu sur le tard, c’est le sens de ‘raison’ dès son origine.
Et il y a même un mot où la raison se saborde : arraisonner. Quand les garde-côtes ou les douaniers « arraisonnent » un navire, ils l’arrêtent en pleine mer et lui demandent des comptes : d’où il vient, et ce qu’il transporte. Arraisonner, non pas au fond mais sur l’eau, c’est l’obliger à rendre raison de lui-même. En y réfléchissant, c’est un peu ce que je fais dans mes missions : j’arraisonne les faits. Je les arrête, et je leur demande de s’expliquer !
J’ai cru longtemps que le français était seul à jouer cette pirouette. C’est en partie faux. L’Espagnol dit tener razón, l’Italien aver ragione : eux aussi ont « raison ». Rien de plus normal, car ces langues sont de souche latine, comme le français. Ce qui nous est propre, ce n’est pas d’avoir raison, c’est d’avoir donné autant de sens différents à une seule orthographe. L’anglais, lui, a fait le ménage, même si j’aime à dire que 65 % des mots anglais ont une origine française (vous noterez que je viens d’utiliser un ratio dans mon raisonnement, donc la raison…) : reason pour la faculté, to be right pour avoir raison, to get the better of pour en venir à bout.
Avoir raison ne suffit pas
Enfin, il y a les raisons qui me touchent dans mes missions. Dans une expertise, avoir raison ne suffit pas : il faut qu’on vous donne raison. Pire : on peut quelquefois avoir raison de quelqu’un, c’est-à-dire l’écraser. Le même mot pour dire qu’on a raison, et pour dire qu’on a écrasé l’autre. Allez comprendre. Comme chez Jean de La Fontaine dans « Le Loup et l’Agneau », le jour où la raison du plus fort l’emporte, le mot a gagné et la justice a perdu.
C’est peut-être pour ça que j’aime ce mot très particulier. Reste à savoir de quel côté on veut voir Janus. En expertise, je sers la raison qui calcule et qui pèse. Pas celle qui écrase. Et quand un dossier arrive sur ma table, je fais la seule chose que je sache faire : je l’arraisonne.
Tout ça est parti d’une question posée sur une chaise d’orthodontiste. Alors je vous la pose à mon tour. Je suis convaincu que ma liste n’est pas complète : dix-sept, c’est ce que j’ai trouvé avec l’aide d’Anouk BECKER. Si vous en trouvez d’autres, écrivez-les-moi. Je serai ravi d’allonger le compte, et de vérifier une fois de plus que notre langue est un puits sans fond.





