Après « Empathie », ce mot inventé de toutes pièces au XXe siècle qui m’avait privé de racine à creuser, quel soulagement : en voici enfin un avec une vraie origine latine. « Conditionnel » vient de « condition », du latin condicio, de condicere : convenir, stipuler ensemble (con-, avec, et dicere, dire). À l’origine, une condition, c’est donc quelque chose que l’on dit et que l’on convient ensemble. C’est le fil rouge de cet article.

Le temps des hypothèses

En expertise, le conditionnel est un outil de tous les instants. C’est le temps des hypothèses, celles qui surgissent au fil des réunions. Il nourrit surtout le raisonnement par l’absurde : si tel événement était la cause, alors nous devrions observer telle chose ; or nous ne l’observons pas ; donc cette cause est à écarter. « Si… alors » : le conditionnel me permet de tester chaque piste, et le plus souvent d’en éliminer.

Mais pas dans les conclusions

Le conditionnel a pourtant une limite stricte : il n’a plus sa place au moment des réponses. Un juge me confie une mission, il me pose des questions. Répondre au conditionnel, ce serait ne pas répondre, et donc ne pas éclairer la justice. À un moment, l’expert doit se mouiller.

La formule que j’emploie souvent est celle-ci : après avoir mené contradictoirement les analyses techniques, au cours de réunions sur site, et après avoir analysé les dires des différentes parties, selon mon avis d’expert, la cause est la suivante, et je propose que la ou les responsabilités qui en découlent soient celles-là. Pas de conditionnel. On tranche, on répond sincèrement, et la décision finale revient au juge du fond. On ne lui renvoie pas les questions techniques : on y répond.

Cette exigence de répondre, je l’ai apprise brutalement. Nous avions un rendez-vous périodique avec le président de mon groupe. La veille, un accident terrible venait de frapper l’un de nos sites, à l’autre bout du monde : cinq morts, qui auraient sans doute été évités si les formations avaient été faites correctement et les procédures suivies. Le président exigea que le directeur du site soit licencié dans la journée. Mon responsable, son n-1, répondit qu’il comprenait, mais que si l’on renvoyait ce directeur, il fallait pouvoir le remplacer aussitôt, et qu’il n’avait pas de réponse immédiate à cette question. Le président lui répliqua que c’était lui qui posait les questions, et à mon responsable d’y répondre. Je me suis retrouvé, sans crier gare, envoyé à l’autre bout du monde pour trois ans. Instantanément. En fait, j’étais la réponse à la question qui n’aurait pas dû être posée…

La liberté conditionnelle

Le conditionnel est aussi un mot de justice. On parle de liberté conditionnelle : une liberté bien réelle, mais soumise à des conditions, et qui reste sous surveillance judiciaire. Cette liberté est là, bien sûr, mais à condition…

Vivre au conditionnel

Reste le versant le plus intime, celui qui nous concerne tous. Le conditionnel est peut-être le temps du désespoir. Dès qu’on se dit « si j’avais fait cela, j’aurais pu profiter de tel moment, vivre telle autre vie », on quitte le présent. Vivre au conditionnel, c’est vivre dans le « si seulement ».

Et pourtant, ce « si » a du bon. C’est lui qui nous évite de refaire deux fois la même erreur. À analyser nos situations comme on le fait en expertise, on avance vers des moments de plus grande satisfaction. Ce conditionnel du regret dans lequel beaucoup s’enlisent peut devenir celui de l’apprentissage si on en prend conscience.

J’ai d’ailleurs une réplique, que j’utilise rarement mais qui marque toujours. Quand un avocat use et abuse du « si » pour bloquer la progression normale de l’expertise, il m’est arrivé de lui répondre : « Si ma tante en avait… » Je laisse un blanc. Tout le monde, autour de la table, attend la suite que l’on connaît. Et j’enchaîne : « … des compétences techniques, elle aurait été expert judiciaire. » En général, cela clôt le dithyrambe, et l’on peut enfin passer à autre chose.

Je ne peux pas m’empêcher, ici, de repenser à mon dernier article. Car le conditionnel est peut-être l’exact contraire de l’empathie. L’empathie vraie ne pose aucune condition : elle se donne, sans attendre de retour. Le conditionnel, lui, marchande : je te donne ceci si, et seulement si, tu me donnes cela, ou si tu me promets ceci. D’un côté, on donne, de l’autre, on négocie. Entre les deux, chacun choisit le temps qu’il conjugue : présent ou conditionnel.

« La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »
Albert Camus

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