Voilà un mot qui présente plusieurs ombres. Manifester, c’est faire « sortir au grand jour ce qui se cachait ». Le latin est on ne peut plus clair : dans manifestus, l’évident, le palpable, il y a aussi manus, la main. Une chose manifeste, c’est une chose qu’on pourrait presque attraper, prendre quelqu’un la main dans le sac.

Dans mes missions d’expert, le mot a d’ailleurs un sens très officiel. La loi me demande de « concourir à la manifestation de la vérité ». Pour dire les choses clairement, faire avouer à la matière ce qu’elle veut garder pour elle. Une pièce cassée ne dit rien spontanément, mais elle en dit beaucoup à qui prend le temps de « l’écouter » : mon affaire à moi, c’est de « la faire parler ».

Seulement, une manifestation n’est jamais LA vérité, ce n’est que sa trace, son signe, et rien de plus. Une fissure, une corrosion, une déformation, ce sont les manifestations d’une cause qu’on ne voit pas encore. Il y a quelques jours, une oxydation était le signe d’une soudure bâclée sur une face qui nous était cachée. Dans un domaine tout autre, le médecin peut dire la même chose de ses symptômes : la fièvre n’est pas la maladie et le symptôme qui crie le plus fort n’est pas toujours celui qui tue. Confondre le signe et ce qu’il annonce, c’est la première erreur des « médecins de plateaux de télévision », des influenceurs basés à Dubaï mais aussi quelquefois de l’expert débutant.

Il y a l’autre manifestation, bien sûr, celle de la rue. Des lycéens qui descendent parce que leur établissement tombe en ruine, par exemple. Eux aussi rendent visible ce qui, sinon, resterait un grognement dans les couloirs. C’est en effet un signal. Un pouvoir à l’écoute le lit comme je lis un symptôme ; un pouvoir sourd prend le calme revenu pour une guérison, et s’étonne quand ça recommence quelques mois plus tard.

Là où je tousse, c’est quand la manifestation se saborde elle-même comme elle le fait en ce moment.

D’abord en cassant : manifester, ce n’est pas se rebeller, ce sont deux verbes certes du premier groupe mais très différents.

Descendre dans la rue parce que les bâtiments sont indignes, puis brûler ces mêmes bâtiments, j’avoue ne pas comprendre la logique. Quand on détruit ce dont on se plaint, pour un métallurgiste et expert comme moi, c’est pire encore : détruire, c’est effacer la preuve. Une pièce brûlée ne témoigne plus. Pour faire un parallèle, le casseur raye le faciès de rupture de sa propre cause, et le lendemain on ne parlera que des vitrines, plus jamais de ce qui l’avait mis là.

Ensuite en se laissant déborder : un signal ne vaut que s’il reste clair. Quand une cause précise, juste, sérieuse, se retrouve recouverte de signes qui lui sont étrangers ou de slogans venus d’ailleurs, d’une cause lointaine qui n’a rien à voir avec le sujet du jour, le message de départ se perd. C’est, dans mon vocabulaire, une bonne mesure gâchée par le bruit. Ceux qui étaient venus pour une raison précise repartent sans avoir été entendus, couverts par des voix plus fortes qui n’étaient pas là pour la même chose qu’eux.

Alors je le dis sans détour : manifester est un droit, une soupape, un signal qu’il faut savoir écouter. Mais pour manifester quelque chose, une manifestation doit rester ce qu’elle est. Dès qu’elle casse, dès qu’on la récupère, elle ne dit plus rien, ou pire, elle finit par dire l’inverse de ce qu’elle voulait.

C’est exactement ce que je demande à une expertise. Pour que la vérité se montre, il faut du calme, de la clarté, et personne qui éteigne la lumière ou qui hurle plus fort que les faits. La vérité, en expertise comme dans une rue, n’a jamais eu le goût du vacarme.

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