Égocentrisme. Tout est dans le mot : ego, le moi, moi d’abord, moi ensuite et, s’il reste encore un peu de place, les autres et ce n’est pas sûr. Il existe même une version philosophique de la chose, le solipsisme, qui consiste, pour faire simple, à considérer que seul son propre esprit existe ! Les autres ne sont que décor, et au mieux des figurants pour se faire valoir. Je peux comprendre que cela peut être assez amusant chez un philosophe, mais ça l’est beaucoup moins quand on rencontre ce genre de personnage dans la vie courante. Et manque de chance, notre époque en fabrique à la chaîne !
Les réseaux sociaux, auxquels se sont ajoutées les chaînes d’information en continu, constituent un formidable « élevage » industriel d’égocentriques.
Chacun d’entre eux s’y expose, s’y admire, s’y pavane et finit par confondre sa popularité supposée avec sa compétence effective. Certains deviennent même des références sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout, bien entendu, ils parlent fort, affirment beaucoup mais démontrent rarement si ce n’est jamais.
Quant à leur parcours, il arrive qu’il soit sérieusement « amélioré ». Et lorsqu’on leur met les faits sous le nez, ils ne reconnaissent rien, ils persistent : le mensonge devient une vérité qu’il faut défendre à tout prix, vérité certes alternative.
J’en ai rencontré, de ce genre d’individus, dans l’industrie. Des chefs d’entreprise, directeur général, CEO pour faire international… qui planquaient leur incompétence derrière un titre, une fonction ou une position parfois héritée de leur papa. Ils savaient donner des ordres, beaucoup moins expliquer pourquoi ils les donnaient et où cela supposait d’emmener l’ensemble de leur entreprise. Une chose était cependant totalement interdite, impensable : les contredire !
Dans mes missions d’expert judiciaire, ce genre de comportement finit généralement par poser problème. On demande des explications, on examine les documents, on confronte les déclarations aux constatations faites lors des accédits, aux dires des parties et aux résultats des investigations. Pour faire court et efficace, on vérifie… Et il arrive que le personnage perde un peu de sa superbe, de son envergure. J’ai souvent constaté que ceux qui maîtrisent le moins leur sujet sont aussi ceux qui supportent le moins qu’on leur pose des questions. Ils haussent le ton, comme si les décibels pouvaient remplacer les connaissances.
En métallurgie, une pièce fêlée peut sonner faux lorsqu’on la frappe. Ce n’est pas en tapant plus fort qu’on la rendra saine. Pour certains dirigeants, c’est exactement pareil.
Quant aux experts de plateau, je préfère presque en rire. Experts en tout, spécialistes de rien, capables de disserter pendant une heure sur un sujet qu’ils ont découvert trois heures plus tôt, dans le taxi qui les conduisait au studio. Le véritable spécialiste, en pensant à Jean Gabin, sait au moins une chose, c’est qu’il ne sait pas. Mais reconnaissons que cette modestie ne fait pas le buzz et l’audience qui en découle.
Ce qui est nettement moins drôle, c’est de retrouver les mêmes profils dans le monde politique. L’égocentrisme y prospère, parfois et en fait de plus en plus souvent jusqu’à la caricature voire l’obscène. Certains personnages ont une telle opinion d’eux-mêmes qu’ils finissent par croire que leur parole suffit à faire la Vérité. Ils mentent, se contredisent cinq fois par jour, inventent des faits et, lorsqu’on les prend en défaut, accusent ceux qui les contredisent ou ceux qui les ont précédés. Une chose est certaine, la faute est toujours chez les autres.
Et ces gens-là gouvernent déjà ou ambitionnent de gouverner un pays !
Je vous avoue que cela me hante… pas seulement pour ce qu’ils sont, mais pour le nombre de personnes prêtes à les suivre. Ils vendent du vent, juste ce qu’il faut pour que les girouettes tournent dans leur sens et votent pour eux. Le plus inquiétant, c’est qu’ils finissent parfois par croire eux-mêmes à leurs propres mensonges.
Il y a pourtant une chose que mes activités d’expert judiciaire m’ont apprise : on ne se choisit jamais soi-même comme référence. Quand on effectue une mesure, on utilise un étalon reconnu, pas un instrument bricolé pour obtenir le résultat qui nous arrange.
L’égocentrique, lui, n’a pas ce problème. L’étalon, c’est lui !
Et puisque nous parlons d’étalon, le mot me paraît particulièrement bien choisi. Car notre personnage se voit volontiers aussi comme celui de l’écurie, le beau mâle qui parade, bombe le torse, vulgarise les relations et attend les applaudissements. Il est à la fois la mesure et le plus beau cheval du pré !!!
Naturellement, toute contradiction, si minime soit-elle, devient insupportable. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus un contradicteur, c’est un adversaire, puis un ennemi, celui qu’il faut faire disparaître. Et notre homme, qui voulait que tout tourne autour de lui, finit par se persuader que le monde entier lui en veut et on touche dans ce cas à la paranoïa.
L’expertise judiciaire m’a plutôt appris le contraire. Une conviction ne vaut pas une preuve… et lorsqu’une partie conteste mes conclusions, je dois être capable de lui répondre autrement qu’en invoquant mon titre ou mon expérience comme étendard. Il faut reprendre les faits, les vérifier, parfois même, je l’avoue, reconnaître qu’on s’est trompé. Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est précisément ce qui distingue une démarche technique d’une affaire d’ego.
Je terminerai sans nommer personne. Regardons simplement ce qui s’est passé outre-Atlantique il y a quelques années, et ce qui s’y reproduit aujourd’hui. On peut toujours confier les rênes d’un pays à un homme persuadé d’être le seul à détenir la vérité… mais il ne faut pas ensuite s’étonner de voir l’attelage sortir de la voie.
Et ceux qui en paieront le prix seront probablement les mêmes qui auront suivi, comme un seul homme, tête baissée, le bel étalon.
Encore faut-il se souvenir qu’un étalon, même magnifique, reste un cheval.





