Cela fait des semaines que je veux écrire sur « spartiate ». La rigueur, la discipline, tout ça me parlait. Et puis en cherchant un peu, son cousin « laconique » m’a inspiré, et j’ai compris que c’était lui, le bon mot.

Quoi de plus normal : les deux viennent du même coin. Spartiate vient de Sparte, la cité ; laconique vient de la Laconie, la région dont Sparte était la capitale. Les Spartiates étaient donc des Laconiens, connus pour trois choses : une vie dure et sans confort, une rigueur militaire qui les rendait presque invincibles et une façon de parler brève, sèche, sans un mot de trop. L’une a donné « spartiate », pour le cadre de vie, l’environnement, l’autre « laconique », pour la parole et les écrits. Et tant pis pour le paradoxe d’écrire tout un article contre le « laconisme » : vous l’aurez très certainement compris, je ne vais pas faire court.

L’exemple est inatteignable. Philippe II de Macédoine menace Sparte : « Si j’entre en Laconie, je rase Sparte. » Les Spartiates répondent en un mot : « Si. » Difficile de faire plus bref, et plus cinglant. J’admire, sincèrement. Mais ce qui fait la gloire d’un guerrier fait les ennuis d’un expert.

Car la vraie question est là : un expert peut-il se permettre d’être laconique ? Dans l’analyse des pièces, dans ses comptes rendus de réunion, techniques ou d’expertise, dans ses réponses aux missions du tribunal, dans ses conclusions ? Pour moi, non. Une réponse laconique ne lève pas les ambiguïtés, elle les laisse bien en place. Si un juge me confie une mission, c’est qu’il a besoin d’être éclairé sur un sujet qu’il ne maîtrise pas. Ce qu’on attend de moi, ce n’est pas de trancher d’un mot, c’est de me faire comprendre de quelqu’un qui n’a pas les éléments pour saisir les causes et en mesurer les conséquences. Au juge, aux avocats, et très souvent aux parties, je dois donner accès au raisonnement, à la logique qui m’a fait retenir une hypothèse plutôt qu’une autre. Un « Non, c’est impossible », ça n’explique rien. Ça n’éclaire pas, ça fusille… et ça ouvre grand la porte à la critique sur la façon dont j’ai mené mon expertise.

Il y a encore plus gênant. Toutes les hypothèses soulevées par les parties et leurs conseils, je me fais un devoir de les analyser, de les confronter aux faits, parfois à la science, avant de les écarter. En laisser une de côté, ne même pas la citer, c’est jeter un doute sur mon impartialité. Pourquoi celle-là, soufflée par telle partie, et pas celle de l’autre ? Le silence, ici, ce n’est en aucun cas de l’élégance, c’est du soupçon. On peut écarter une hypothèse, bien sûr, mais en disant pourquoi. Appelez ça le contradictoire, appelez ça de la pédagogie, cela se rejoint, dans ce cas.

Et hors de l’expertise, loin des accédits et des rapports, c’est pareil. Un « oui » ou un « non » posé comme un couperet, ça s’entend vite comme un « cause toujours, je n’en ferai qu’à ma tête ». Je passe beaucoup de temps à faire le contraire : écouter, pour de vrai, tout le monde, histoire de désamorcer les conflits avant qu’ils ne partent en vrille. Pas pour être toujours d’accord, ni toujours en désaccord d’ailleurs, mais pour pouvoir échanger et avancer.

Le laconisme a sa beauté, je le maintiens, celle du « Si » spartiate. Mais quand il s’agit d’éclairer et pas d’impressionner, mieux vaut expliquer que trancher. On peut étudier Sparte sans parler comme un Spartiate. La preuve : vous étiez prévenus, je n’ai pas fait court.

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Nicolas Boileau

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