Hier, il faisait chaud, mais vraiment chaud. Le thermomètre affichait 33 °C ; il m’a regardé avec la patience qu’on réserve aux anciens et il m’a expliqué posément que non, il ne faisait que 27 °C parce que son iPhone l’avait dit. Apple savait, lui !!! Le thermomètre, lui, était « has been ». J’ai regardé le thermomètre ; il a regardé l’écran… et j’ai compris que la bataille était perdue d’avance, qu’il était tout à fait inutile de discuter, d’argumenter.

Je n’aurais jamais pu faire ça avec mon père (né en 1934), et encore moins avec mon grand-père (né en 1907), pas parce qu’ils avaient toujours raison, mais parce que ça n’était tout simplement pas envisageable. On n’arrivait pas en brandissant une information glanée au coin d’un trottoir puis plus tard au coin d’un bar pour leur expliquer qu’ils étaient dépassés, ça ne se faisait pas. J’avais dix-sept ans il y a cinquante ans ; je sais, le monde a changé, c’est très peu de le dire.

Une responsabilité qui a grossi et s’est ramifiée

La responsabilité a changé avec lui. Elle a grossi, elle s’est ramifiée, elle est devenue souvent sournoise. Avant, on savait à peu près ce dont on était responsable ; c’était parfois lourd, mais au moins c’était lisible. Aujourd’hui, elle est partout, elle surgit là où on ne l’attendait pas, sans prévenir.

Quelques exemples. Responsabilité climatique : je prends ma voiture et je me demande si j’aurais pu prendre le train, le vélo, et mieux, ne pas me déplacer. Je commande une côte à l’os et je pense au CO₂ que cela a déjà produit, à l’eau que cela a déjà consommé… Ce n’est pas une blague, c’est la réalité d’une époque où chaque geste est pesé, mesuré, et surtout potentiellement reproché. C’est nouveau, c’est lourd, et ce n’est clairement pas fini, cela ne fait que commencer.

Responsabilité politique ensuite. On a vu ce que produit l’inaction citoyenne il y a 85 ans. On a vu ce qu’il en coûte de se taire, de détourner le regard, de laisser faire, de suivre celui qui parle le plus fort pour cacher ses mensonges. Alors on s’engage, ou du moins on essaie, on essaie parce qu’on a fini par comprendre que ne rien faire est aussi un choix, et qu’on en répondra un jour devant quelqu’un.

Responsabilité individuelle aussi. Nos mots, ou nos maux comme je les appelle parfois, peuvent être retournés contre nous à tout moment. Une phrase sortie de son contexte, voire dont le sens pris au second degré peut blesser, un mail mal interprété, un message transféré sans permission… On écrit, on relit, on réécrit, on hésite, on envoie, et parfois on regrette. Ce que l’on dit engage bien plus loin et bien plus longtemps qu’on ne le croit.

La responsabilité de l’expert

Et puis il y a la responsabilité professionnelle. Celle que je connais le mieux. En tant qu’expert judiciaire, je dois éclairer la justice, bien sûr de façon indépendante, avec neutralité, sans chercher à plaire à qui que ce soit, sans craindre la réaction de l’une ou l’autre des parties. Dire ce que j’ai vu, ce que j’ai mesuré, ce que j’ai compris, même quand ce n’est pas ce qu’on espérait entendre et surtout dans ce cas. Cette responsabilité-là ne se délègue pas. Elle ne s’allège pas avec le temps. Elle vous suit vingt ans après avoir déposé votre rapport ; cette responsabilité fait partie de l’héritage que vous laissez à vos ayants droit.

La responsabilité n’est pas quelque chose qu’on choisit d’endosser un matin en se levant. Elle s’impose, elle évolue, elle prend des dimensions auxquelles personne n’avait pensé il y a cinquante ans. On peut faire semblant de ne pas la voir, mais elle est patiente et finit toujours par se rappeler à vous.

Dostoïevski l’avait compris bien avant nous : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. »

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