Dans nos vieilles églises, les vitraux racontent des histoires. Avant que les gens sachent lire, on leur montrait sur les murs ce qu’ils ne pouvaient pas trouver dans les livres. Le pape Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, le disait déjà vers l’an 600 : l’image est, pour l’illettré, ce que l’écriture est à celui qui sait lire.
On a appelé cela la Bible des pauvres. Autrement dit, nos tympans, nos vitraux et nos rosaces sont des bandes dessinées avant l’heure, des cases d’images pour faire passer un récit, pour supporter une histoire. Et une bande dessinée, aussi belle soit-elle, n’a jamais été un rapport d’expertise ou un procès-verbal.
N’allez pas croire que j’ai quelque chose contre les mythes, j’ai assurément quelque chose contre le fait de les prendre pour des faits.
Prenons Noé, puisqu’il est sur l’affiche depuis quelques millénaires. Que les plus religieux d’entre vous me pardonnent, mais c’est évidemment un mythe. D’abord, d’où serait venue toute cette eau, et où serait-elle repartie ensuite ? Un expert judiciaire a bien entendu le réflexe de faire le bilan, et ce bilan-là ne boucle assurément pas. Et puis, dans son souci de sauver toutes les espèces deux par deux, comment a-t-il pu oublier la licorne ? C’est peut-être la seule explication sérieuse à sa disparition : elle a probablement raté l’embarquement. Je plaisante, mais à peine. Un animal de légende absent d’un bateau de légende, quoi de plus logique.
Ce qui est sérieux, en revanche, c’est que Noé est beaucoup plus vieux que la Bible. Bien avant lui, les Mésopotamiens racontaient déjà le même déluge. Le héros s’appelait Ziusudra chez les Sumériens, puis Atrahasis, puis Uta-Napishtim dans l’épopée de Gilgamesh, un bon millénaire avant que la Genèse ne le rebaptise Noé. Et dans ces récits anciens, il ne sauvait pas l’humanité, il sauvait sa famille, ses femmes (oui, « ses ») et ses enfants. Le sauveur de l’humanité est une évolution tardive, sans que cela enlève quelque chose au récit, au contraire. Le déluge n’est pas un bulletin météo des plus pessimistes. Si on considère cette histoire comme un mythe, cela passe ; quand on considère que c’est la vérité et qu’on en vient à chercher l’endroit où son arche est arrivée, cela devient tout à fait absurde (ou peut-être commercial, pour attirer les bedeaux dans des contrées peu touristiques).
Le symbole, j’en suis totalement convaincu, est à la fois propice et nécessaire. Nécessaire, parce que certaines choses, l’origine, le mal, la mort, ne se laissent pas dire dans la langue de la preuve. Il faut le mythe pour les porter. L’homme ne vit pas que de procès-verbaux, et même la science avance par modèles et par images, qui sont des symboles. Le symbole n’est donc jamais la faute. La faute, c’est de changer de registre sans le dire : présenter une image comme une réalité, voire une croyance comme une démonstration. En cette arrivée des images, des photos et des films créés par l’IA, de plus en plus d’individus se font berner. Il est même un dignitaire d’une encore démocratie occidentale qui a essayé de se faire passer pour le Christ rédempteur… et certains l’ont cru.
C’est précisément ce que fait le créationnisme. Il prend le symbole au pied de la lettre et le rend de fait absurde. Considérer cela comme étant la Vérité, avec une majuscule, transforme un symbole utile en fausse donnée. Et quand il ne lui suffit plus d’y croire, il veut l’imposer. On a traîné la science au tribunal, deux fois plutôt qu’une. En 1633, Galilée, pour avoir dit que la Terre n’était pas le centre de l’univers. En 1925, dans le Tennessee, un instituteur nommé Scopes, pour avoir enseigné l’évolution. Près de 300 ans séparent ces deux périodes pour un même procès : prendre à la lettre un récit contre ce que la réalité expose. J’aurais aussi pu évoquer Miguel Serveto qui, après avoir écrit sur la circulation sanguine, a été brûlé vif à Genève pour hérésie, certes sur ordre de Jean Calvin.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne vise pas la foi, qui est intime et respectable, et l’Église catholique elle-même a cessé depuis longtemps de compter la création en six jours. Je vise le refus de la preuve, et l’envie de l’imposer à autrui.
Ce refus a pris aujourd’hui une forme nouvelle, qui est le négatif exact de l’ancienne. Le créationniste lisait le signe à la lettre et n’y voyait que cela. Le complotiste, lui, sur-lit : il voit une intention cachée, une société secrète, le « deep state » comme on dit aux États-Unis, partout où il n’y a que du hasard ou du bruit. La mort, les maladies, les épidémies, les pandémies ne sont pas nées en Chine en décembre 2019, elles existaient bien avant. On imagine les premières épidémies de peste bien avant notre ère, et la peste noire a décimé entre 30 et 60 % de la population européenne selon les régions, voire 200 millions de personnes si l’on y inclut l’Afrique et l’Eurasie ; dans mon petit village d’Oost-Cappel, plus proche de nous, la grippe soi-disant espagnole a tué 8 personnes en l’espace de 18 mois. Alors que le créationnisme appauvrit le symbole, le complotisme en invente. Mais tous deux s’appuient sur une faute de lecture, et tous deux préfèrent leur récit à ce qu’on peut montrer, à ce qu’on peut prouver.
Et derrière les deux, il y a quelque chose de plus diffus et de plus inquiétant : chacun privilégie son mythe et l’érige en vérité absolue. Plus de discussion, plus de débat, on juxtapose et on oppose des certitudes. On ne partage plus des faits, on se bat physiquement pour des récits. C’est le contraire exact des missions d’expertise. L’expert n’a qu’une vérité, et c’est sa petite vérité, certes modeste, mais c’est celle qu’on peut poser sur la table, montrer, et laisser contredire avant qu’elle vienne éclairer celui qui nous l’a confiée.
Alors, je suis favorable à garder les mythes. Ils sont souvent beaux, ils sont utiles, ils nous font penser plus loin que le réel plat. Mais gardons-nous d’en faire la Vérité. Le danger n’a jamais été de croire. Il est de vouloir imposer sa croyance, et parfois d’écraser celui qui n’a pas le même mythe. J’ai côtoyé dans ma vie professionnelle de très nombreuses cultures, je les ai toutes respectées aussi longtemps qu’elles ne m’étaient pas imposées.
Quant à la licorne, si quelqu’un la retrouve, qu’il me prévienne. J’aurais deux ou trois questions à lui poser sur les conditions de sécurité au moment de l’embarquement. Est-on sûr, au moins, que l’ensemble des équipements répondait bien à la directive 2006/42/CE ?





