Éclairer le juge. Voilà l’objectif de toute mission d’expertise, et de l’expert qui la mène. Quoi de mieux que la lumière pour faire cela ?

La lumière rasante

En métallurgiste que je suis, quand j’examine une pièce cassée, la première chose que je fais n’est pas de la regarder mais c’est de choisir ma lumière. En effet, sous un éclairage droit, une surface de rupture semble plate et est désespérément muette, on ne voit rien. Il suffit alors d’incliner la lampe, de faire raser la lumière presque à l’horizontale, et tout change. Des reliefs apparaissent, des lignes voire quelques marches, des zones plus mates ou plus brillantes et … la pièce se dévoile.

En métallurgie, cette exercice porte un nom simple, analyser en lumière rasante. À la verticale, la lumière écrase en effet les reliefs alors qu’en rasant la surface, chaque aspérité projette une ombre, et le relief redevient lisible.

Il y a aussi quelque fois l’analyse des couleurs. Quand on chauffe un acier, sa surface change de teinte selon la température atteinte. Jaune paille, puis or, puis brun, puis violet, puis bleu. Ces couleurs racontent, rien qu’à l’œil, l’histoire « thermique » d’une pièce.

Il y a pourtant des cas où la lumière ne suffit pas, même si elle reste indispensable à l’analyse. Les métallurgistes, et j’en suis, s’équipent presque tous d’un macroscope. Cet instrument grossit l’image et révèle les plus petits défauts. Il permet, par exemple, de confirmer une corrosion par piqûre, peu visible à l’œil nu. Une fois ce constat posé, le mal est déjà dans la pièce et il est souvent trop tard pour agir. Une pièce d’équipement de cuisine industrielle qui présente ce défaut ne pourra plus être considérée comme apte au contact alimentaire. La lumière, ici, ne répare rien mais elle révèle seulement ce qui est déjà accompli.

La lumière physique est nécessaire. La « petite lumière » de l’esprit est indispensable.

Rendre intelligible

C’est elle qui pose les bonnes questions, qui vérifie les réponses, qui propose des explications raisonnables et compréhensibles. Pour moi, la lumière en expertise, c’est utiliser mes connaissances scientifiques, mais aussi mon expérience, pour faire ressortir les causes d’un sinistre ou l’origine d’un litige. Et surtout, c’est rendre tout cela intelligible pour quelqu’un qui n’est pas du même question. Est ce que c’est compréhensible pour un jeune de seize ans ou pour un littéraire plus âgé, qui n’a jamais ouvert un livre de résistance des matériaux ? Si la réponse est non, je me remets à l’ouvrage mais je ne retire pas pour autant les démonstrations, celles-ci restent dans le rapport, pour qui veut les vérifier. Mais au moment de répondre aux questions de la mission, à toutes les missions, mais rien qu’aux missions, je m’efforce d’éclairer mon raisonnement, pour que la réponse soit réellement utilisable par le juge.

Un dossier d’expertise ressemble beaucoup à une surface de rupture. Regardé de face, sous une lumière plate, il semble parfois n’avoir rien à dire ; il faut alors changer d’angle, poser une question que personne n’a posée. Et là, très souvent, un relief apparaît. Une date qui ne colle pas ou survient une explication trop lisse pour être réelle ou au moins complète.

Les textes qui organisent notre activité d’expert emploient une expression que j’aime beaucoup. Ils disent que l’expert doit éclairer la religion du tribunal. Une formule un peu ancienne, mais juste. Éclairer, pas remplacer. Le tribunal et le juge gardent sa religion, c’est à dire sa conviction intime, sa conscience morale et sa pleine compréhension d’une affaire. L’expert lui donne seulement la lumière qui manquait pour la former.

Il y a un risque inverse, et je m’en méfie énormément. Régulièrement, d’autres experts du ressort me téléphonent et m’expliquent ne pas être à même de terminer un rapport voire déjà le pré rapport… il n’est pas complet, je peux aller plus loin, je n’ai pas analysé pleinement cet aspect … et le rapport ne sort JAMAIS… et la justice est considéré comme étant trop lente … Un rapport surchargé de détails techniques, de formules, de courbes, peut noyer le juge au lieu de l’éclairer. La bonne lumière n’est pas la plus forte. C’est celle qui est réglée au bon angle, pour révéler ce qui compte, sans écraser le reste.

Incliner lentement au-dessus d’une pièce, en cherchant l’angle où le relief apparaît, c’est exactement ce que je cherche à faire avec un dossier.

Pas la lumière la plus vive. La bonne lumière, au bon endroit, pour un jeune de seize ans comme pour un juge.

« La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder. »
Victor Hugo

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