Pourquoi parler de corrosion, un mot qui ne parle qu’au métallurgiste, dans un article destiné à un public bien plus large ? Parce que la corrosion n’attaque pas que les métaux. Elle n’est pas une rupture : la corrosion est lente, silencieuse, et souvent invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Et le remède est toujours le même : non pas guérir, mais entretenir. On protège un métal, des valeurs et une vérité de la même façon : par la vigilance et le renouvellement, jamais en les croyant acquis.
Ce qui ronge sans bruit
Nier la corrosion, ne pas la prendre en compte, se convaincre qu’elle n’existe pas parce qu’on ne la perçoit pas nous dirige la plupart du temps vers la catastrophe. J’ai en mémoire un cas où la corrosion était invisible, agissant de l’autre côté de ce qu’on pouvait voir, jusqu’au jour où tout l’édifice s’est écroulé. À quelques heures près, on aurait pu déplorer plusieurs victimes « collatérales » d’un phénomène qui aurait dû être évité si les acteurs en présence avaient analysé les risques dès la conception. Je n’en dirai pas plus : je suis, en tant qu’expert de justice, soumis au secret.
Si on y prend garde, les métaux savent se défendre. L’acier inoxydable par exemple tient sa réputation d’une couche invisible que l’on appelle passivation ; cette couche de quelques nanomètres se reforme seule dès qu’on la raye. Mais elle n’est pas invincible. Un acide, des chlorures en particulier, mais aussi un milieu trop agressif… et elle cède. La corrosion s’engouffre, et ce qui semblait inaltérable se pique et se creuse de l’intérieur. Je pense qu’il faut considérer nos valeurs au même titre : elles sont précieuses, fines, mais perdues dès qu’on cesse de les « entretenir ».
Éroder, corroder : le même mot
Les deux viennent du même verbe latin, rodere, ronger. Corroder, c’est cor- (intensif) et rodere : ronger du dedans. Éroder, c’est é- (hors de) et rodere : ronger du dehors. Les métallurgistes parlent même d’érosion-corrosion quand un fluide arrache la protection et laisse la chimie finir le travail.
Le même mot décrit une côte qui recule. On ne la regarde pas, on ne veut pas la regarder, on préfère nier le changement climatique et la montée des eaux. Puis il est trop tard. À Soulac-sur-Mer, l’immeuble « Le Signal » (c’est un nom prédestiné), construit en 1967 à deux cents mètres du rivage, derrière une dune aujourd’hui disparue, a été évacué en 2014 et démoli en 2023. Quarante ans d’érosion que personne n’avait voulu voir. Et dire que certains considèrent que tout cela est naturel ; la réalité de la destruction de ce littoral qu’on nie finira par ronger la confiance qu’on aurait dû placer dans les scientifiques du climat.
La corrosion des valeurs
Car la corrosion ne s’arrête ni aux métaux ni aux côtes. Comme la corrosion attaque les métaux, les réseaux sociaux, le radicalisme et le complotisme de tout poil, d’ailleurs alimentés par les deux premiers, attaquent les valeurs de notre société. Là encore, rien ne cède d’un coup : de petites concessions, une banalisation, un « ce n’est pas si grave » qui rongent l’honnêteté, le respect, le goût de la vérité. Il est intéressant de noter que ronger vient aussi de ruminer. Ce qui nous corrode, la rancune, le soupçon, la peur, on le rumine.
Quand la confiance dans la science se corrode
La confiance dans la science est une sorte de métal dont la passivation a disparu. « Faites vos propres recherches », entend-on, comme si une opinion valait une preuve. Pourtant la science avance par le doute et par la contradiction. C’est son moteur. Trop souvent, le public confond ce doute, qui est une force, une nécessité pour l’expert au cours de ses travaux, avec l’incertitude, qu’il prend pour une faiblesse. Et quand la confiance dans la science se corrode, la parole de l’expert se corrode avec elle : au tribunal, c’est la science qui éclaire.
Le métallurgiste connaît un dernier recours : l’anode sacrificielle, une pièce qu’on laisse disparaître pour que la structure, elle, tienne. L’expert joue très souvent ce rôle. En exigeant la preuve, en « imposant la contradiction », il prend la corrosion sur lui pour que l’édifice commun dure un peu plus. C’est toute la mission de l’expert qui doit assurer la confiance par la contradiction et l’impartialité.





