Il y a quelques jours, dans un train en gare de Lille, j’ai vu une jeune femme qui tentait de descendre avec une poussette, un enfant dedans, un sac sur l’épaule, et personne autour qui semblait avoir remarqué. Je me suis pressé. Ça a pris moins de trente secondes. En me quittant sur le quai, elle m’a souri. Pas un merci poli, un vrai sourire, le genre qu’on ne fabrique pas. J’ai pensé à autre chose deux minutes plus tard, mais ce sourire, lui, est resté quelque part, longtemps.

Il y a trois semaines, dans une agence bancaire, j’ai vu un monsieur âgé qui attendait debout depuis un bon moment, sans rien pour s’asseoir, les mains crispées sur son dossier. Je lui ai proposé ma chaise. Il a refusé une fois, accepté la deuxième, avec cette pudeur des gens qui n’ont pas l’habitude qu’on fasse attention à eux. En partant, même chose : un sourire, presque gêné. Ce sourire-là aussi, je l’ai gardé.

Ce genre de reconnaissance ne s’achète pas et ne se planifie pas. Elle surgit au coin d’un quai ou d’un guichet, elle dure trois secondes, et elle vaut souvent plus que bien des compliments soigneusement construits.

La reconnaissance qui ressemble à une drogue

Il existe pourtant une autre forme de reconnaissance, celle qu’on traque sans vraiment ou plutôt sans jamais se l’avouer. Celle qui ressemble à une drogue. Celle qui s’assimile à un carburant qu’on brûle. On obtient une validation, une approbation, et aussitôt on court après la suivante. Cette reconnaissance-là, celle qu’on consomme sans jamais être vraiment rassasié, ne comble rien. Elle occupe, elle épuise, et le vide qu’elle était censée remplir est toujours là le lendemain matin.

Il y a aussi la reconnaissance qu’on offre sans en attendre le moindre retour. Pas la générosité au sens religieux du terme, qui calcule en secret, pour, qui sait, bénéficier d’un au-delà radieux, mais celle qui part simplement parce qu’on a vu quelqu’un, vraiment vu, au bon moment. C’est peut-être la forme la plus rare et la plus précieuse.

La reconnaissance dans l’expertise

Dans mes missions, la reconnaissance professionnelle ne se décrète pas. Elle circule par le bouche-à-oreille, d’avocat à avocat, de magistrat à magistrat, lentement, discrètement. Tel expert a rendu un rapport solide sans chercher à épater la galerie et dans un délai raisonnable. Tel autre a su reconnaître ses limites et faire appel à un sachant plutôt que de s’aventurer hors de son domaine. C’est comme ça qu’une réputation se construit, pas à coups de certitudes affichées ni de diplômes étalés sur une carte de visite.

Dans une famille, on ne félicite pas, on ne remercie pas, parce qu’on fait confiance. C’est une façon d’aimer qui ne s’exprime pas beaucoup. Je le comprends. Je ne l’ai pas toujours bien vécu.

Alors quand un inconnu sourit trente secondes sur un quai de gare, ça compte. Peut-être plus qu’on ne voudrait l’admettre.

Albert Camus écrivait : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »

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