On réserve ce mot volontiers à ceux qui dérapent, à ceux dont les propos n’ont ni queue ni tête, à ceux dont on dit, avec un sourire désabusé, qu’« on ne sait plus très bien ce qu’ils racontent » voire « qu’il n’y a pas la lumière à tous les étages » ou même dans notre région des Hauts de France « il est bien brave ».
Dans la conversation courante, l’absurde, c’est toujours l’autre et jamais soi !
Et puis, dans un autre lieu, très haut dans les étages, étages tous très éclairés bien sûr, on y rencontre l’absurde noble, celui des philosophes et des dramaturges les Camus et son rocher éternellement remonté ou Ionesco et sa cantatrice chauve qui n’est ni chauve, ni cantatrice.
Là, l’absurde devient un genre, une œuvre, une vision du monde. C’est du sérieux et c’est si respectable que cela s’enseigne dans nos collèges et lycées !
Pourtant, dans nos missions en tant qu’expert de justice, l’absurde n’a rien du défaut de l’autre, ni de l’envergure du philosophe. C’est, plus simplement, un outil, mais un outil redoutablement efficace.
Quand on nous confie une mission et que les causes d’un sinistre, d’une rupture, d’un dommage, ne se laissent pas saisir directement, et c’est souvent, voire toujours le cas, il reste un chemin, ce chemin que les anciens appelaient reductio ad absurdum : le raisonnement par l’absurde ou apagogie si on a l’envie d’étaler sa culture …comme d’autres étalent …
Le principe est tout simple, niveau collège. On prend chacune des hypothèses avancées par les parties, toutes, sans exception, sans en privilégier aucune : celle du demandeur, celle du défendeur, celle qui surgit dans une note technique versée au dossier, ou au détour d’un dire.
On les écoute, on les prend au sérieux… Et on les éprouve, une à une, contre le réel.
On découvre alors, très souvent, que la première hypothèse n’est pas tenable parce qu’un paramètre matériel la contredit, que la deuxième ne résiste pas au calcul, que la troisième repose sur des données que les pièces versées au dossier interdisent.
Une à une, elles tombent. Et quand on a éliminé tout ce qui ne peut pas être, ce qui reste, aussi inattendu soit-il, s’impose.
Voilà l’absurde, au sens noble du terme, non pas une échappatoire, mais une méthode ; non pas un délire, mais une discipline, une approche rigoureuse, non pas l’abdication de la raison, mais son exigence la plus élevée.
Je dirais même que cette façon de raisonner a quelque chose de profondément « démocratique ». Elle oblige à examiner toutes les hypothèses, y compris celles qui paraissent les plus improbables. Elle interdit à l’expert de choisir « son » scénario : elle lui impose de tester ceux des parties.
Elle protège contre la facilité ou contre une conviction trop rapide. En fait, elle protège l’indépendance ou l’impartialité de l’expert lui-même.
Et elle nous rappelle une vérité que j’apprécie particulièrement : l’absurde n’est pas le privilège de quelques-uns. Il n’est réservé ni à ceux qui s’égarent, ni aux philosophes du XXᵉ siècle. C’est aussi un instrument de pensée, à condition, bien sûr, de savoir s’en servir.
À chacun, donc, son absurde. Le mien, je l’avoue, est plus modeste que celui de Camus ou de Ionesco. Cet absurde a un mérite que le rocher de Sisyphe n’a pas : il finit, parfois, par dire quelque chose de vrai dans un temps raisonnable.
Je laisse pour finir évoquer l’absurde par un personnage qui a fait de la méthode par élimination un noble art :
« Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » par Arthur Conan Doyle




