J’ai été employé d’abattoir à la pire des fonctions, chauffeur de poids lourd, puis chauffeur de bus. Trois métiers qui ne brillent pas sur un CV, mais qui m’ont sans doute appris plus de choses utiles que n’importe quel diplôme qu’on accrochait au mur.

À l’abattoir, on comprend vite que le travail n’a rien d’un jeu, l’odeur ne s’oublie pas, ni le froid à trois heures du matin. Depuis Adam, beaucoup vivent le travail comme ça, une malédiction qu’on se refile de génération en génération sans trop se poser de questions. Ambrose Bierce, dans son Dictionnaire du diable, définissait le travail comme « l’un des processus par lesquels A accroît la propriété de B ». Mark Twain résumait ça plus simplement dans Tom Sawyer : « Le travail, c’est tout ce qu’on est obligé de faire ; le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé. »

Et pourtant, entre six et soixante-cinq ans, on aura passé près de la moitié de notre vie éveillée au travail. Quand on le voit que comme une peine, c’est se garantir cinquante ans de mauvaise humeur.

Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que le travail pouvait être autre chose qu’une corvée à supporter. Chaque métier m’a appris ce que le précédent n’avait pas pu m’apprendre. L’odeur du sang, à l’abattoir, qui s’incruste dans la peau et résiste à toutes les douches, ce qui n’est pas franchement un atout quand on a dix-huit ans et qu’on va rencontrer une fille qui vous plaît le weekend. L’endurance, sur la route, des nuits entières à se partager le volant entre les trois chauffeurs sur des très longues distances. La patience et le sens du service, derrière le volant d’un car, où on apprend à sourire même au passager qui parle fort juste derrière votre siège. J’y ajoute huit années de pompier volontaire, qui m’ont sans doute beaucoup appris sur la valeur qu’on doit à la Société.

Et puis il y a eu quatre années à la présidence de la CECAD, où j’ai découvert une autre façon de travailler, celle où on ne porte plus seulement sa propre charge mais celle d’un collectif tout entier. Faire grandir une compagnie d’experts, organiser, transmettre, fédérer, ça use une patience que ni le car ni le camion n’avaient jamais sollicitée à ce point. C’est sans doute le travail qui m’a le plus transformé, justement parce qu’il ne dépendait plus seulement de moi.

On peut très bien paraître érudit en faisant semblant, restituer un savoir comme un perroquet sans jamais en saisir le sens profond. Milosz, poète lituanien, parlait de ce savoir mal digéré comme de « poussières tombées d’un livre dans un crâne vide ». Le travail, le vrai, n’est pas seulement utile à accumuler du savoir, il est l’instrument nécessaire à la connaissance. Le savoir s’apprend en surface, la connaissance se travaille en profondeur, et je ai tenté de ne jamais confondre les deux.

Confucius disait que l’ouvrier qui veut bien faire son travail doit d’abord aiguiser ses instruments. Dans mes missions d’expertise, c’est devenu une habitude installée, avant chaque dossier, je reprends mes outils, ma méthode, mes repères. Je ne pars jamais en me fiant seulement à l’expérience acquise ; je lis l’ensemble des pièces qui m’ont été transmises (contradictoirement, il en va de soi) et en fais une note de lecture que je communique avant la première réunion. Je n’arrive jamais les « mains dans les poches… »

Le travail, pour moi, n’est pas une malédiction. C’est devenu une forme de responsabilité, et même, par moments, d’élévation. Il ne s’agit pas seulement de produire un résultat, mais de se construire un peu soi-même en construisant ce qu’on nous demande.

Mateo Alemán, écrivain espagnol , écrivait dans son oeuvre Guzmán de Alfarache, à la toute fin du seizième siècle : « Le travail fatigue même les ânes. »

Quatre cents vingt-sept ans plus tard, je ne suis pas certain qu’on ait trouvé mieux pour le dire.

Fatigués ou pas, ânes ou hommes, on en redemande, parce que c’est aussi ce qui nous construit.

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