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Atolérance…

J’ai vécu en Tunisie au début des années quatre-vingt. Les femmes y portaient ce qu’elles voulaient, voile, jupe, rien sur la tête, sans que personne ne trouve à redire.  Je me souviens d’un souk à Sousse où une femme voilée négociait fermement le prix avec une autre en minijupe, devant le même étal d’épices.  C’est resté gravé en moi.  Pour moi, la vraie tolérance, c’est vivre à côté de ce qui n’est pas soi sans avoir besoin de le ramener à soi. J’ai inventé le mot « atolérance » pour désigner cela. Ce n’est pas l’intolérance franche, mais une forme plus sournoise.  C’est ne plus vouloir juger par confort ou lassitude, ce qui finit par tout excuser. On se croit ouvert d’esprit, mais on a surtout arrêté d’exiger quoi que ce soit de soi-même et des autres. Je n’oublie pas. Un tiers des jeunes adultes ignorent le génocide de plus de dix millions de personnes dont six millions de Juifs pendant la dernière guerre. On a égorgé un enseignant, abattu des journalistes, écrasé des gens lors d’un feu d’artifice chez nous, pas si loin, pas il y a si longtemps.  Et je vois des gens qui n’ont jamais ouvert un livre d’histoire débiter leurs certitudes sur les réseaux sociaux, sur les chaines d’info en continue voire dans certains journaux papier. Certains affirment même que la liberté est mieux garantie dans certaines dictatures qu’en Europe, alors qu’ils n’ont jamais vécu ailleurs qu’en France voire dans leur village. Ça ne me fait plus rire. Le Marquis de Sade avait raison au moins sur un point : la tolérance n’est pas la vertu du faible. La tolérance demande de la force et de la maîtrise de soi.  Elle consiste à écouter l’autre et à comprendre sa vérité sans le juger.  Mais cela ne signifie pas tout accepter.  Certaines choses restent intolérables, comme le mensonge systématique. Le savoir ne contredit pas la tolérance, il la renforce. Devant une thèse à la limite du complotisme affirmé émanant d’un expert de partie et qui n’acceptait pas l’évidence scientifique, j’ai rétorqué “Vous savez, Monsieur l’expert, la terre n’est pas plate“. Grand moment de solitude… Je refuse de tolérer l’intolérable. Ma grand-mère Jeanne disait : « Pour se faire entendre et rester crédible, il faut d’abord avoir les fesses propres. » Beaucoup de ceux qui nous font la morale aujourd’hui auraient véritablement besoin d’une bonne douche. Dans mes missions d’expertise, j’écoute bien sûr chaque partie et vérifie les faits avant de décider comment éclairer le juge.  C’est une forme de tolérance que j’ai apprise et que j’apprécie.  Mais elle s’arrête devant un mensonge destiné à influencer une expertise.  Je ne tolère pas cela, et je ne m’en excuse pas. Montaigne disait que “le voyage nous frotte et lime notre cervelle contre celle d’autrui” et aussi “qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine“. C’est ce que le souk de Sousse m’a appris il y a plus de quarante ans, sans que je le réalise à l’époque.