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Silence

Beaucoup me reproche d’être bavard, vraiment bavard. J’ai toujours aimé les mots, les jeux de langage, les répliques qui partent un peu vite. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était une force. En réalité, c’était surtout une façon de ne jamais laisser personne regarder de trop près ce qu’il y avait derrière. L’humour, chez moi, a toujours servi à amortir les choses avant qu’elles ne me touchent vraiment. Chris Marker avait trouvé la formule : « L’humour est une politesse du désespoir. » Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi cette phrase me parle autant. Il y a quelques années, j’ai fait une retraite silencieuse, seulement quelques jours sans dire un mot. Je m’étais préparé à souffrir du silence des autres. C’est le mien qui m’a posé problème. Sans mots pour exister, pour combler, pour faire rire, je me suis retrouvé face à moi-même, sans grand-chose pour me protéger… Les premières heures, ce silence m’a paru tout à fait insupportable, comme un vide à combler à tout prix… Et puis j’ai compris qu’il n’était pas vide du tout : c’était plutôt un champ qu’on laisse reposer avant de lancer la récolte. Le silence ne pardonne rien. Il déshabille, la blague, la pirouette, et il ne reste que ce qu’on est vraiment. Sénèque disait : « Le silence est la vertu des forts. » Pythagore, lui, imposait cinq ans de silence à ses élèves avant de les autoriser à parler. Cinq ans. Au bout de de ces trois jours, j’étais déjà très fier de moi. Je n’ai pas changé de nature pour autant. J’aime toujours les mots et les vannes qui partent vite souvent trop vite. Mais j’ai appris à m’en servir autrement, non plus comme une armure, mais comme une passerelle. Voltaire avait raison : « Un bon mot ne prouve rien. » Le silence ne prouve rien non plus, d’ailleurs. Ce silence ouvre un temps que le bon mot referme presque aussitôt. Dans mes missions d’expertise, j’ai retrouvé la même leçon. Il y a ce silence qui suit une question gênante, et qu’il ne faut surtout pas se presser de combler. Celui qui en dit souvent plus long qu’une réponse toute faite. Et puis il y a celui que j’ai fini par préférer : quand je me tais, ce sont souvent les plus vulnérables, les moins sûrs d’eux, ceux qui sont sur leurs gardes depuis le début de la réunion, qui osent enfin se défendre. Mon silence leur fait alors de la place. Le reste du temps, j’écoute ce qui ne se dit pas autant que ce qui se dit, le geste, la posture, le regard qui fuit. Confucius avait résumé tout cela bien avant moi : « Le silence est un ami qui ne trahit jamais. »